MILLER (H.)


MILLER (H.)
MILLER (H.)

Miller a longtemps été considéré comme le principal instigateur de la révolution sexuelle qui a bouleversé l’Amérique et du même coup le monde occidental. Idée que l’auteur a récusée presque totalement. Il est certain qu’il a toujours combattu le puritanisme anglo-saxon avec vigueur, pour ne pas dire avec férocité; il est également certain qu’il s’est plu à employer tous les mots interdits, ces mots absolument tabous dans les pays de langue anglaise: mais il ne s’agit là pour lui que d’un élément, d’un détail dans son combat pour une plus grande liberté, dans son combat contre l’hypocrisie bourgeoise qui écrase l’individu et l’empêche de s’épanouir pleinement. En effet, Miller ne se dresse pas seulement contre les mœurs sexuelles, mais contre la civilisation occidentale tout entière avec sa culture, ses traditions et ses coutumes, son histoire, ses arts, sa science, ses méthodes d’enseignement et d’éducation. Il ne voit partout que dégradation de l’homme. Ce qu’il condamne le plus ardemment, c’est son propre pays, mais uniquement parce qu’il se trouve à l’avant-garde des temps modernes. Il lui préféra la France, mais c’est la vieille France qui le séduit, et le jour où il découvrit la Grèce, la France fut rayée de sa carte d’un seul trait, comme en témoigne Le Colosse de Maroussi. Plus Miller remonte dans l’histoire, plus il s’y plaît. L’Orient l’attire beaucoup, mais les civilisations les plus primitives peut-être encore davantage. Pourtant, il ne trouve nulle part ce monde dont il rêve. Pour lui, l’homme n’a jamais connu son âge d’or et il est de moins en moins probable qu’il le connaisse jamais. Il ne reste d’espoir que pour l’individu, qui peut, dans un combat acharné, arriver à s’affranchir des contraintes sociales et enfin s’épanouir, communiquer avec les dieux, ainsi qu’il le dira lui-même. L’homme a perdu le sens du mystérieux, le sens du miraculeux, le secret de ses propres forces, et la gamme de ses possibilités, qui est presque infinie, a été réduite à une marge bien étroite. S’il a jamais connu tout cela, ce n’est que dans un état primitif, c’est-à-dire dans un état de relative inconscience.

Le choix d’écrire

Henry Miller est né de parents américains d’origine allemande en 1891, à Yorkville, quartier de New York où son père était tailleur. Quelques années plus tard, la famille déménage à Brooklyn. La rue devient alors le domaine du jeune Henry et il connaît une enfance assez turbulente mais, semble-t-il, heureuse, qu’il célèbre dans plusieurs livres, surtout dans Printemps noir (Black Spring , 1936) qu’il préface ainsi: «Ce qui ne se passe pas en pleine rue est faux, c’est-à-dire littérature.»

Il ne fait aucune étude particulière; il fréquente le collège, c’est tout. Vers l’âge de seize ans, il connaît un premier amour... malheureux. Il y voit lui-même la cause première du destin singulier de sa vie, ainsi qu’il le raconte dans Tropic of Capricorn (1939). Il avoue avoir pris la fuite, «avoir préféré se punir», dit-il. «Si seulement j’avais dit le mot qu’il fallait, je suis sûr qu’elle aurait laissé tomber l’autre» (son fiancé). «Étrange histoire... masochisme pur», continue-t-il.

C’est pour aller vivre avec une femme de presque vingt ans son aînée qu’il quitte la maison paternelle, où il n’a jamais connu l’affection. À cette même époque, au cours d’un voyage dans l’Ouest, il fait la connaissance d’Emma Goldman, l’anarchiste célèbre. Elle lui ouvre tout un monde, dit-il lui-même: Nietzsche, Bakounine, Strindberg, Ibsen.

Les influences qui ont formé l’écrivain sont très hétéroclites. On veut toujours faire une sorte de généalogie qui, passant par D. H. Lawrence et W. Whitman, remonterait jusqu’aux transcendantalistes américains, tels R. Emerson, H. Thoreau, mais Miller ne se laisse pas capter ainsi. S’il est dans la tradition, c’est bien plutôt dans cette seule et unique – si typiquement américaine – du self-made man , l’autodidacte en tout. Il en fait état, d’ailleurs, dans Les Livres de ma vie (The Books in My Life , 1952), où l’on voit qu’il va tout aussi aisément de Knut Hamsun à Dostoïevski, de Cendrars à Giono que de Keyserling à Élie Faure. Tandis qu’il avoue n’avoir jamais lu Melville et ne pas avoir la moindre envie de le faire. Et ceux qu’on appelle les classiques le rebutent tout autant que la plupart de ses contemporains.

En 1917, Miller se marie une première fois; c’est un échec avant même que cela ne commence: «...Lorsque enfin je l’épousai, je me foutais éperdument d’elle», dit-il dans Le Monde du sexe (The World of Sex , 1940). Il ne connaîtra ainsi, au cours de sa vie, pas moins de cinq mariages. Mais une seule femme semble vraiment compter dans sa vie: June Edith Smith, qu’il rencontre dans un dance palace de Broadway en 1923. Il l’épouse l’année suivante et, quoique leur vie commune n’ait duré que sept ans, on peut dire qu’elle est présente dans tous ses livres. C’est elle la femme-dieu, la femme-vampire, la Mona-Mara des Tropiques et de Crucifixion en rose (The Rosy Crucifixion , Sexus , 1949). C’est durant son union avec elle qu’il quitte son emploi de gérant du personnel de la Western Union, après en avoir connu tant d’autres depuis l’âge de vingt ans, et qu’il fait le vœu «de ne plus jamais travailler pour personne». Il jure de devenir écrivain ou d’en crever. Il tiendra son serment. Et c’est peut-être l’élément le plus important, aussi bien de sa vie que de son œuvre: ce besoin de liberté absolue, cette incapacité chronique de supporter quelque contrainte que ce soit. Il ne s’agit pas que de contraintes sociales ou morales; même dans le domaine de la lecture ou de l’écriture, il lui faut tout revoir et tout refaire par lui-même. Son premier livre publié, ce fameux Tropic of Cancer (1934) est effectivement une œuvre d’auto-libération: «Ceci n’est pas un livre [...]. C’est une insulte sans fin, un crachat à la face de l’art, un coup de pied aux fesses de Dieu, la Destinée, l’Amour, la Beauté.» Il y dit aussi: «Qui peut avoir le moindre respect pour ces gouvernements, ces lois, ces codes, ces principes, idées et idéaux, totems et tabous d’aujourd’hui?»

De l’interdit à la notoriété

En 1934, grâce à la contribution d’Anaïs Nin, Tropique du Cancer est publié à Paris, l’année de son divorce avec June-Mona. Il a quarante-trois ans. Il avait d’abord fait un voyage avec elle, parcouru toute l’Europe, mais lors de son deuxième séjour à Paris, elle ne vint pas le rejoindre. Il passe presque dix ans à Paris, années bien difficiles. Il connaît la misère et la faim, n’est soutenu que par quelques amis, mais les livres se succèdent. Aller-retour New York , Printemps noir , et enfin Tropique du Capricorne. Avec cet ouvrage commence l’histoire de ces sept années passées avec June, sorte de roman autobiographique qu’il continue avec Crucifixion en rose , ouvrage comportant trois volumes: Sexus , Plexus et Nexus .

La crainte de la guerre lui fait fuir Paris. Son ami et disciple Lawrence Durrel l’invite en Grèce. De retour en Amérique, il tire de cette expérience The Colossus of Maroussi , qu’il dira souvent par la suite être son livre préféré. Il ne s’agit pas de la Grèce antique, de la Grèce historique, berceau de l’histoire; c’est une Grèce tout autre qui l’intéresse: celle des paysans et des petites gens, la Grèce qui a abdiqué et s’est retirée de l’histoire pour ne pas dire de la civilisation occidentale, celle qui vit en marge, au jour le jour. Dans ce livre se précise une nouvelle tendance vers une écriture plus calme et contrôlée, qui s’était déjà manifestée dans Printemps noir , un style plus réfléchi qui donnera toute une série d’essais, à partir de Cauchemar climatisé (The Air-Conditioned Nightmare , 1945), son livre sur l’Amérique que l’on dit acerbe et féroce et à la suite duquel il se retire à Big Sur en Californie pour vivre presque en reclus, jusqu’aux Livres de ma vie , en passant notamment par Dimanche après la guerre (Sunday After the War , 1944), Big Sur and the Oranges of Hieronymus Bosch (1956). Ces ouvrages sont édités en Amérique, mais ne connaissent qu’un succès relatif, tandis que les livres interdits édités à Paris trouvent leur chemin clandestin jusqu’en Amérique en nombre assez considérable. Il faudra cependant attendre 1960 et l’édition de Tropique du Cancer à New York, contre lequel on ne compte pas moins d’une soixantaine de procès, pour que l’interdit soit enfin levé et que l’auteur, alors septuagénaire, soit fêté dans son propre pays. On le fera même membre de l’Institut, on tirera des films de ses livres. Il faut dire qu’entre-temps l’Amérique a bien changé. C’est une véritable transformation, pour ne pas dire une révolution, qui y a eu lieu, et dont il est sûrement l’un des principaux instigateurs.

À l’avant-garde de la mutation américaine

Miller est-il vraiment l’un des responsables de cette libération des mœurs que l’on a observée dans les années 1960-1970 non seulement en Amérique mais aussi dans le monde occidental tout entier, ou ne l’a-t-il que prévu avec beaucoup d’acuité? Toute la question de l’importance et de l’influence de l’écrivain est ainsi formulée. Après que les hippies , ainsi que la plus grande partie de la jeunesse américaine en révolte, eurent été sous les feux de la rampe, on a perdu de vue le rôle capital qu’a eu Miller dans l’ébranlement, non seulement du puritanisme, mais de toute cette société étriquée du XIXe siècle qui se perpétue dans le XXe. On dit que les jeunes ne lisent plus Miller ou presque pas. Mais ils ont lu les Kerouac, les Ginsberg, Mailer, Corso, Ferlinghetti, qui tous sont issus presque directement de Miller. Bien sûr, avant Miller, il y avait eu D. H. Lawrence. Mais il faut savoir mesurer la distance entre les deux, qui n’est rien de moins qu’énorme. Une Kate Millett (Sexual Politics ), qui ne peut certainement pas être accusée de préjugés favorables, puisqu’elle condamne Miller au nom de la femme, dit que Lawrence aurait probablement été scandalisé par lui. On oublie peut-être que, en s’attaquant avec une telle férocité aux mœurs sexuelles, Miller s’en prenait en toute connaissance de cause au fondement même de l’édifice social, qui pour lui emprisonne l’homme. Il le dit clairement dans Tropique du Cancer . Si les jeunes ne le lisent plus, en cela même ne sont-il pas fidèles à cet aspect tellement antilittéraire de Miller, «où l’art, dit-il, doit être le fait de chacun»? Cet autre aspect typiquement millérien, les jeunes le mettent de plus en plus en pratique. Henry Miller semble être de la taille de ces géants authentiques qui dépassent leur époque, pour aider à la création de celles à venir, et qui ne peuvent être jugés à leur vraie mesure qu’avec beaucoup de recul.

Encyclopédie Universelle. 2012.